CHAPITRE 4

Combien de stormtroopers faut-il pour changer un panneau lumineux ? Deux : un pour le changer, et un autre pour tuer le premier et s’en attribuer le mérite.

 

Jacen Solo, quatorze ans

 

Lorsque Jaina se fraya un chemin jusqu’aux premiers rangs de la foule, Tahiri et ses soldats attachaient Ben dans le vaisseau de transport sécurisé de la GAG, ajustant ses poignets et ses chevilles à des lanières électromagnétiques qui maintiendraient fermement ses membres à son siège de duracier. On avait déjà enfermé sa tête dans un casque « œillère » qui lui recouvrait tout le visage, une sorte de seau de duracier sans vitre et relié au sol par une petite chaîne.

Ben s’était éloigné de ses renforts. Jaina savait que son jeune cousin avait tenté de ne pas mettre en péril la sécurité de la mission et qu’il avait suivi à la lettre la procédure pour ce genre de situation ; mais il avait agi comme un membre de la GAG. Les Jedi se serraient les coudes. Ils se faisaient confiance pour accomplir l’impossible et, lorsqu’ils se retrouvaient en danger, ils ne rendaient pas leur extraction plus difficile à leurs partenaires en partant en courant dans la direction opposée.

En face de Ben dans le compartiment, Shevu était étendu sur plusieurs sièges, ses poignets et ses chevilles déjà attachés magnétiquement au duracier. Il ne portait pas de casque – la chaîne était trop petite pour quelqu’un d’allongé –, mais il jurait et hurlait tandis qu’un médidroïde s’occupait d’une de ses blessures de blaster en nettoyant la plaie sans l’avoir anesthésiée.

Tout ceci se déroulait dans le compartiment de détention du vaisseau de transport sécurisé, à la vue de tous, afin que le public puisse admirer la sérieuse efficacité avec laquelle la GAG s’occupait des traîtres à l’Alliance. Un bon gouvernement se devait d’être transparent après tout.

Mais Jaina savait qu’il existait un autre motif à cela. On laissait Ben rester bien visible pour encourager ses renforts à tenter un sauvetage peu judicieux. Aucune autre raison n’aurait pu pousser une apprentie Sith et un détachement de sécurité complet de la GAG à mettre dix minutes pour attacher deux prisonniers à moitié inconscients ; ou même à attendre qu’un vaisseau de transport sécurisé arrive. La procédure standard était d’exfiltrer les prisonniers aussitôt, à la fois pour augmenter le trouble et diminuer les risques qu’ils soient secourus – ou réduits au silence – par des camarades libres.

Jaina, qui savait parfaitement reconnaître un piège, s’en aperçut et n’en eut que faire... parce qu’elle n’allait pas perdre Ben. Elle n’infligerait pas cette angoisse à son oncle et elle ne laisserait pas à son frère une autre occasion de se débarrasser de leur cousin. Ben était trop visible pour cela et Jaina savait qu’il préférerait se faire torturer à mort plutôt que de passer du Côté Obscur ; et connaissant Caedus, cela risquait fort d’arriver.

Jaina vit la traînée noire d’un droïde vidéo fendre la foule des spectateurs jusqu’à elle, afin d’analyser l’enregistrement des badauds image par image au quartier général.

Elle avait pris l’apparence d’une employée de bureau domine, mais son masque – nez aplati et fausses cornes sur le crâne – ne tromperait pas le cybercerveau de reconnaissance faciale de la GAG. Elle utilisa un éclair de Force pour couper les optiques du droïde vidéo puis se mêla de nouveau à la foule. Bien entendu, l’éclair de Force confirmerait que Ben avait un renfort Jedi ; mais Tahiri devait déjà être au courant. Cependant, elle n’apprendrait pas pour autant de quel Jedi il s’agissait.

Lorsque Jaina fut suffisamment dissimulée dans la foule, elle se fraya un chemin jusqu’à quelques mètres d’une femme Codru-Ji qui s’attirait les regards furtifs de mâles de toutes les espèces. La tenue de la femme – un ensemble osé, mini-veste et pantalon serré – participait à sa stratégie consistant à se cacher à la vue de tous, le genre d’habits que ceux qui connaissaient Leia Organa Solo seraient choqués de la voir porter. Jaina était encore plus troublée par la foule d’admirateurs que sa mère attirait encore... et elle était quasi certaine que le maquillage et les prothèses n’avaient pas grand-chose à y voir.

Jaina croisa le regard de sa mère puis jeta un coup d’œil à l’un des médichariots qui était arrivé pour ramasser les blessés que Ben et Shevu avaient laissés éparpillés sur la place. Leia acquiesça et fit un sourire sexy à un Devaronien à la peau rouge qui avait incliné les cornes de son front dans la direction de la Jedi, puis elle adressa un clin d’œil à un Duros au visage bleu dont les yeux rouges étaient fixés sur elle depuis au moins cinq secondes. Elle afficha une petite moue triste et leur fit au revoir de la main avant de traverser la foule vers le médichariot que Jaina avait montré.

Elles se retrouvèrent au niveau des badauds qui encerclaient le véhicule. Jaina ne quitta pas des yeux les deux Rodiens chargés dans le compartiment des patients par des médidroïdes, mais resta concentrée sur sa mère.

— La moitié des hommes de la place te regardent la langue pendante, chuchota-t-elle. J’espère que papa ne sait pas comment tu te comportes lorsque tu es habillée ainsi.

— Bien sûr qu’il le sait, répondit Leia. Il adore me voir vêtue de la sorte.

Jaina tenta de ne pas imaginer son père reluquant sa mère dans cette tenue et échoua lamentablement.

— Merci pour cette image. Je savais bien que j’avais une bonne raison de ne pas trop voyager avec vous.

Leia gloussa.

— Tu devrais le faire plus souvent ; peut-être que ça t’apprendrait à mettre un peu ton sérieux en veilleuse, dit-elle. Il faut laisser de la place à l’interprétation de son alter ego dans ces situations. C’est le meilleur moyen pour que ça marche.

— Vraiment ? (Jaina se demanda pourquoi sa mère imaginait l’alter ego de sa fille comme une secrétaire coincée d’une espèce qui refrénait ses émotions.) Il me tarde d’en savoir plus sur cette théorie. En attendant...

Jaina désigna le médifourgon où l’on accrochait magnétiquement au sol le lit à roulettes du deuxième Rodien, face à celui de son camarade. Elle sentait par la Force que les deux agents souffraient, mais étaient tout à fait stables et ne risquaient pas de mourir.

— On y va ?

Leia jeta un coup d’œil au médifourgon et dit :

— Tu sais qu’on n’a aucune chance, hein ?

— Tout ce que je sais, c’est qu’il s’agit de Ben.

Leia poussa un gros soupir de soulagement.

— J’espérais que tu allais dire ça.

Elle traversa la ligne de contrôle intangible que deux officiers de la sécurité de Coruscant avaient créée par leur simple présence. Elle les ignora et partit vers le compartiment des patients du médifourgon en pleurant, en gémissant et en jouant plutôt bien le rôle d’une belle idiote sans cervelle sur le point de faire une crise de nerfs.

— Webbbbi ! cria-t-elle. Que s’est-il passé ?

Les deux officiers de sécurité se jetèrent sur elle en levant leurs bâtons paralysants et en la menaçant en criant pour qu’elle s’arrête.

— C’est bon, dit Jaina en traversant la ligne de contrôle et en arrivant derrière les deux officiers. Elle est avec moi.

Les ordres de Force ne marchaient que sur les individus à l’esprit faible, ce qui devait inclure, d’après Jaina, la plupart des êtres qui servaient son frère. Ces deux-là ne firent pas exception. Ils s’arrêtèrent et se retournèrent, leurs épaules s’abaissant déjà dans un geste inconscient d’asservissement.

Mais une secrétaire elomine dans une robe fourreau à haut col ne ressemblait pas vraiment au supérieur en uniforme auquel ils s’attendaient. Ils froncèrent les sourcils et se regardèrent, puis le plus vieux des deux – un Arcona à la tête d’enclume et aux yeux verts entourés de rides profondes – tendit une main aux longues griffes.

— Pièce d’identité, s’il vous plaît.

— Je suis en civil, dit Jaina avec un geste de la main destiné à détourner l’attention de l’Arcona du ton hypnotisant de sa voix. Je n’ai pas de pièce d’identité.

Le front gris du soldat se plissa un peu plus.

— Elle est en civil, dit-il. Elle n’a pas de pièce d’identité.

— Et alors ? demanda son camarade, un bel humain aux dents blanches et brillantes et à la barbe de deux jours. Ça veut juste dire qu’elle est de la GAG. Laisse-la.

— Bien vu, dit Jaina à l’humain. Et inutile de remplir un rapport là-dessus. Nous sommes en civils.

L’humain fronça alors les sourcils et elle comprit qu’elle en avait peut-être trop fait.

— Pas de rapport ? Le sergent Qade va nous assassiner.

— Non, dit Jaina en se rapprochant avant de baisser la voix pour que les deux officiers soient obligés de se pencher pour l’entendre. Sur quoi pensez-vous que nous enquêtions ?

Les rides autour des yeux de l’Arcona se transformèrent brusquement en bandes rouges de chair à vif et les dents blanches de l’humain disparurent derrière ses lèvres pâles.

— Qade ? souffla-t-il. J’y crois pas !

Jaina se pencha encore un peu plus.

— Cela veut-il dire que vous ne voulez pas coopérer, officier...

Elle se tut jusqu’à ce qu’elle perçoive le nom de l’homme affleurer dans sa conscience, puis reprit :

— Tobyl ?

Tobyl écarquilla les yeux et se redressa.

— Pas moi, dit-il. Heu, enfin, nous ne vous avons jamais vu. (Il se tourna vers l’Arcona.) Pas vrai, Jat’ho ?

L’autre se contenta de détourner le regard et recula vers la ligne de contrôle, menaçant d’arrêter un couple d’infortunés Falleens qui n’avait rien fait de mal.

— Bien, dit Jaina. Nous placerons une recommandation dans votre dossier.

Tobyl sourit.

— Merci. Après ma dernière évaluation, j’en aurais bien besoin...

— Pas ces dossiers-, dit Jaina. Les nôtres.

Le sourire de Tobyl se transforma en un rictus de désarroi.

— Le GAG a un dossier sur moi ?

Jaina fronça les sourcils.

— Allons, officier, dit-elle. Vous savez que je ne peux pas vous le dire.

Elle passa devant Tobyl et continua vers le médifourgon où sa mère avait déjà désactivé les deux médidroïdes et fermait les portes du compartiment des patients. Jaina alla directement à l’avant du véhicule rectangulaire, utilisa la Force pour désactiver le coupe-circuit de la trappe du pilote puis recula pendant que la porte s’élevait pour dévoiler un compartiment de conducteur presque aussi rempli de commandes et de jauges qu’un cockpit de chasseur stellaire – mais bien plus spacieux, avec un mètre de vide entre ses deux sièges de sécurité bien rembourrés.

Un Bith surpris la regarda depuis le siège du pilote, ses yeux sans paupières écarquillés par la panique.

— Qu’est-ce que vous faites ? dit-il en tendant la main pour refermer la porte. Sortez ! Vous n’êtes pas autori...

— L’officier Tobyl vous expliquera, dit Jaina en lui prenant le bras puis en appuyant sur le loquet qui défaisait ses sangles et en le tirant du siège. Ces patients sont sous ma responsabilité à présent.

— Quoi ? dit le Bith en tentant de se rasseoir sur le siège du pilote tout en étant repoussé par la main de Jaina contre son torse qui le renvoyait vers la ligne de contrôle. Pour qui vous prenez...

— L’officier Tobyl vous expliquera.

Jaina bondit dans le siège du pilote, referma la portière d’un même geste et alluma les répulseurs. Le médifourgon fit une embardée vers le haut avec un sifflement strident et obligea des dizaines de badauds à s’écarter de son chemin. Elle n’accéléra pas afin de leur donner le temps de dégager, mais aussi de regarder par-dessus leurs têtes vers le vaisseau de transport sécurisé de Ben qui traversait la place vers la gueule rectangulaire du Passage des Tours Àrakyd.

Jaina activa l’écran de navigation sur le tableau de bord et vit le logo du Centre Borsk Fey’lya sur le dessus. En dessous, il y avait un plan de la Place des Monuments et du quartier environnant, avec une série de flèches rouges clignotantes traversant la Trouée TravRat et montant vers la Voie Aérienne Quatre-Mille. Elle tourna dans la direction indiquée par les jalons et se retrouva sur une bande sombre de vide dans la direction quasi opposée à celle où était emmené Ben.

Le panneau d’accès au compartiment des patients s’ouvrit puis emplit le poste du conducteur d’une odeur de désinfectant et d’antiseptique. Leia arriva, débarrassée des faux bras de la Codru-Ji, mais avec la ceinture et les équipements qu’elle avait cachés à l’intérieur. Elle avait aussi revêtu une robe brune, mais portait encore la perruque et le maquillage qui complétaient auparavant son déguisement.

— Que fais-tu ? demanda Leia en montrant le vaisseau de transport sécurisé, de l’autre côté de la place, qui disparaissait dans la bouche noire du Passage des Tours Arakyd. Par là !

— Je ne peux pas, dit Jaina. Nous devons faire croire que c’est vrai, au moins jusqu’à ce que nous soyons sorties de la ville.

— On s’en fout que ça ait l’air vrai ! dit Leia. Je ne vais pas laisser Ben...

— Ils ne s’en foutent pas, expliqua Jaina en montrant, vers le haut de la verrière, des rectangles sombres d’une demi-douzaine de vaisseaux de transport sécurisés qui encerclaient la place. Et ils ont des blasters automatiques.

Leia jeta un coup d’œil aux rectangles noirs puis poussa un soupir de frustration.

— Stang. Ils le remarqueraient sans doute.

— Lorsque nous serons hors de la couverture de surveillance, nous n’aurons aucun mal à trouver Ben, assura Jaina à sa mère. Nous savons où Tahiri l’emmène et ce vaisseau de transport sécurisé est aussi visible qu’un Gamorrean à un banquet d’Etat.

— Bien vu, dit Leia en se mettant à tapoter sur le clavier de l’écran d’itinéraire. Nous devrions pouvoir le rattraper au Gros Bouchon. Ensuite, nous pourrons les emmener quelque part dans la Cité Galactique.

Jaina fit passer le médifourgon dans l’ouverture étroite entre le monolithe de transparacier du Palais du Voyageur et le cylindre octogonal du Centre Commercial Curât. Elles aperçurent, sous elles, un mur de sécurité de transparacier qui marquait la fin de la place et se retrouvèrent brusquement au-dessus d’une bande de vide sombre d’à peine dix mètres de large et si profonde qu’on n’arrivait dans l’ombre qu’un kilomètre plus bas.

Jaina compta jusqu’à trois pour s’assurer qu’elles n’étaient plus visibles par les vaisseaux de transport sécurisés qui continuaient de faire le tour de la Place des Monuments, puis elle accéléra. Le médifourgon passa si près des chambres du Palais réservées aux invités qu’elle put voir les yeux de certains de ses occupants, écarquillés de surprise, et deux gros bruits de choc résonnèrent à l’arrière du véhicule lorsque les deux médidroïdes heurtèrent les portes.

— Et nos patients ? demanda-t-elle.

— Ils iront bien tant que les droïdes ne leur tombent pas dessus, dit Leia. Ils sont sanglés et leurs civières sont attachées magnétiquement au sol.

— Je ne me soucie pas de leur santé, maman, dit Jaina. Je veux m’assurer que nous sommes en sécurité.

— Oh. (Jaina sentit les yeux de sa mère posés sur elle, un regard pas forcément réprobateur, mais qui la jugeait tout de même.) Ils ne nous gêneront pas, Jaina. Ils sont sous sédatifs.

La jeune Jedi poussa un soupir.

— Écoute, je ne te demande pas de les tuer dans leur sommeil. Mais juste de t’assurer qu’il ne s’agit pas d’un piège de Tahiri.

Une vague de soulagement déferla dans la Force.

— Bien sûr, dit Leia en se levant de son siège et en se tournant vers le panneau d’accès. Pendant un instant, j’ai eu peur que tu aies un peu trop appris de Fett.

— Hé bien, j’ai appris à ne pas sous-estimer mes ennemis, répondit Jaina. (Ils atteignirent la fin de la Trouée TravRat et sortirent entre deux niveaux de circulation perpendiculaires.) Accroche-toi !

Elle vira sans ménagement et descendit vers la voie qui partait à gauche. Puis une autre série de chocs s’éleva de l’arrière du médifourgon, cette fois près du plafond. Elle sentit Leia faire appel à la Force puis la vit retomber de nouveau sur le sol.

Lorsque le médifourgon approcha de la voie aérienne, un taxi volant passa devant eux tandis que son petit pilote couvert de fourrure exhibait ses incisives et leur faisait un geste malpoli. Pour éviter la collision, Jaina dut brusquement lever l’avant de son véhicule, ralentir les répulseurs et se laisser plus ou moins tomber dans la voie de circulation. Les médidroïdes heurtèrent le sol et secouèrent tout le véhicule. Leia, elle, poussa un grognement tout en luttant pour rester debout.

— Tu es bien la fille de ton père ! se plaignit-elle. Tu me prends pour qui, un Vong ?

— Ce n’est pas de ma faute, répondit Jaina. C’était un taxi aérien Squib.

— Tu m’as démis le genou pour éviter un Squib ? demanda Leia. Tu ne veux pas égratigner ta peinture ?

Leia retourna dans le compartiment des patients et se mit à donner de grands coups un peu partout pour fixer les Rodiens à leurs civières et pour verrouiller les médidroïdes au sol. Jaina choisit de ne pas allumer le gyrophare d’alarme bleu du véhicule. Cela l’obligerait à monter de trois niveaux jusqu’aux voies d’urgence, et trouver le vaisseau de transport sécurisé de là-haut s’avérerait quasiment impossible. De plus, il serait suffisamment difficile de s’approcher de Tahiri sans, en plus, les prévenir de leur arrivée avec une lumière tournoyante.

Jaina observa l’écran de circulation et fit tourner chaque cam pour obtenir un aperçu de leur angle de vue complet, mais elle ne vit aucun signe de quelconques poursuivants. En fait, les seules traces de la GAG étaient un seul vaisseau de transport sécurisé qui les croisait deux voies plus haut pour rentrer à son quartier général.

Jaina ne se sentait pas vraiment en confiance lorsque les choses semblaient aussi faciles.

Leia traversa de nouveau le panneau d’accès avec le minuscule scanner de signaux de sa ceinture d’équipement à la main.

— Nos patients commençaient déjà à se réveiller, raconta-t-elle.

Elle se mit à faire courir le scanner sur tout l’intérieur de la cabine de pilotage en partant du haut puis en se focalisant sur les éclairages et les panneaux d’instruments du plafond, endroits où un mouchard ou un géolocalisateur étaient le plus susceptibles d’être cachés.

— Je leur ai donné un petit quelque chose pour régler le problème, ajouta Leia.

Elle vérifia les sièges et le tableau de bord, se baissa vers le sol puis examina les pédales de gouvernail sous les pieds de Jaina. Lorsqu’elle eut fini, un maelstrom de véhicules était apparu au bout de leur voie aérienne, avec des speeders de tous les modèles avançant comme des flèches en créant des traînées floues et bleues et des rubans rougeoyants.

— Gros Bouchon droit devant, dit Jaina.

Gros Bouchon était une des innombrables cheminées de ventilation qui aspiraient l’air chaud et humide des plus bas niveaux de Coruscant ; son rôle d’échangeur routier n’était que secondaire.

— Et il a l’air vraiment chargé, ajouta la Jedi.

Leia retourna sur son siège et se sangla, pleinement consciente du danger que représentait l’entrée dans un tourbillon de circulation sans être attachée. Jaina, elle, ressentit l’étrangeté qu’il y avait à chercher à s’infiltrer ici. Chaque fois qu’elle s’imaginait un endroit sûr où elle pourrait se reposer, Coruscant était la planète qui lui venait à l’esprit, le foyer qu’elle défendait en combattant sans relâche. Le bourdonnement régulier de la circulation qui résonnait dans ses gorges de durabéton lui était aussi familier que sa propre voix et son panorama interminable de gratte-ciel lui donnait toujours l’impression de regarder par la vitre du salon de ses parents.

Désormais, son frère en avait fait un territoire hostile.

Elles atteignirent le bout de la voie aérienne et Jaina fit prendre au médifourgon un virage serré pour suivre dans le tourbillon un bus Touristar SoroSuub qui faisait la visite. À travers le hublot de la bulle du véhicule, elle aperçut des bras, des tentacules et des queues préhensiles qui se levaient, paniques, lorsque le bus pénétra dans les courants d’air imprévisibles. Puis son siège se souleva et elle se retrouva à devoir lutter pour garder le contrôle de son véhicule qui glissait, tanguait et rebondissait dans la grande cheminée de ventilation qu’était le Gros Bouchon.

— Ben est là ! dit Leia en désignant le vortex derrière elle. On dirait qu’ils se dirigent vers le Tube.

— Le CG ?

Le RapiTube de la Cité Galactique était un tunnel de speeders privé qui passait en diagonale sous la ville, transformant un trajet d’une heure en un parcours d’un quart d’heure... mais payant. Pour éviter un engorgement du trafic, le prix du péage aller était de cent crédits.

— Ils ont une escorte ? demanda Jaina.

— Il y a deux vaisseaux de transport sécurisés devant, mais ils sont encore hauts. Ils doivent sans doute prendre les voies aériennes pour rentrer. Ils nous facilitent les choses. Il n’y a pas de meilleur endroit pour descendre un vaisseau de transport sécurisé sans escorte que le RapiTube.

— Ouais, c’est trop facile, dit Jaina en amenant le médifourgon sur les voies descendantes de l’anneau intérieur du tourbillon. Et, comme dit Fett, lorsque c’est trop facile, c’est que ça...

— ... pue, acheva Leia. Il a piqué cette phrase à ton père, tu sais.

Jaina sourit.

— Je crois que Fett a beaucoup appris de papa, dit-elle. C’est sans doute à cause de ça qu’il lui en veut.

— À cause de ça et du Sarlacc, dit Leia. Mais Fett l’avait bien cherché.

— Tu as bien raison.

Jaina repensa à la femme de Fett, Sintas, et à toutes les années passées seul parce qu’il avait plus besoin de se venger qu’il n’avait besoin d’elle, à Aylin qui avait grandi en haïssant son père, et à Fett qui avait passé le reste de sa vie seul : trois vies gâchées à cause de sa fierté. Et il méritait probablement encore deux décennies de plus.

Elles atteignirent enfin les anneaux intérieurs du tourbillon. Jaina baissa l’avant et se mit à tourner en spirale vers le RapiTube avec les autres véhicules. Sa mère s’accrocha, arma son blaster puis appuya le menton contre la vitre de son côté du médifourgon pour regarder vers la cheminée.

— Qu’est-ce qui te retient ? demanda Leia. Tu as peur de perdre encore ton permis de speeder ?

— Perdre quoi ? dit Jaina. (Elle comprit la blague un instant plus tard et gloussa, même si elle comprenait ce que cherchait vraiment à lui dire sa mère : arrête de faire du tourisme dans le trafic et rattrape ce vaisseau de transport sécurisé tout de suite.) On gaspillerait nos chances.

— Quelles chances, Jaina ? dit Leia. Le RapiTube est un tra... !

Un cri acheva sa phrase tandis que Jaina les faisait tourner dans la direction de Leia et laissait glisser le médifourgon, penché sur un côté, au centre de la cheminée, où les règles de trafic et les déplacements d’air vers le haut empêchaient les véhicules de tomber au centre du Bouchon. Leur moyen de transport se mit à tressauter et à trembler, poussé par des vents furieux, puis un courant régulier de déchets – flimsiplast froissé, vêtements usagés, quelques faucons-chauve-souris – leur arriva dessus comme des tirs antiaériens venus du sol. Jaina plongea de nouveau et appuya sur l’accélérateur. Le véhicule fit une embardée en descendant à toute vitesse.

Quelques instants passés les mâchoires serrées plus tard, Jaina aperçut le vaisseau de transport sécurisé, quatre niveaux plus bas, encore à un demi-kilomètre de l’entrée brillamment éclairée du RapiTube. Elle choisit un angle pour prendre un raccourci avant d’entendre une faible voix étouffée provenant de l’arrière du compartiment des patients.

— Activez, activez, activez !

Jaina jeta un coup d’œil derrière elle et découvrit sa mère qui la regardait, l’air surpris.

— C’était quoi... Tahiri ? demanda Jaina.

— Tu l’as entendu, toi aussi. (Leia fronça les sourcils et commença à se tourner vers le panneau d’accès lorsque son regard s’éclaira. Elle venait de comprendre.) Les Rodiens !

Elle défit sa sangle et sauta en se servant de la Force pour garder l’équilibre dans le médifourgon qui plongeait et s’agitait, puis pour se hisser dans le compartiment des patients. Jaina était sur le point de demander ce qu’il y avait de si inquiétant à propos des Rodiens lorsqu’elle se rappela que sa mère avait été obligée de leur donner plus d’anesthésique... car ce que leur avaient injecté les médidroïdes ne faisait plus effet. Peut-être que la première dose avait été prévue pour ne durer que quelques minutes ; juste assez longtemps pour tromper deux Jedi qui se seraient emparés d’un véhicule et leur faire croire que leurs « patients » ne représentaient aucune menace ?

Un faible sifflement commença à se faire entendre sous le tableau de bord et Jaina comprit qu’elle avait bien deviné.

— Du gaz !

Jaina cessa immédiatement d’inhaler. En fait, elle ne tenta même pas de reprendre une brève inspiration tandis que le gaz remplissait le compartiment. Elle appuya simplement la langue contre le palais et se concentra pour ne pas respirer en utilisant sa discipline de Jedi pour convaincre son esprit qu’elle n’avait pas besoin d’air.

Quelques mètres plus bas, à proximité d’un disque de lumière entouré d’une flèche bleue tournante – le logo de la Compagnie du RapiTube de la Cité Galactique –, la porte d’un hangar s’ouvrit. Jaina s’approcha de sa mère dans la Force, lui transmit un avertissement silencieux et fut ravie de sentir une présence consciente.

Une rangée de voitures volantes blindées sortit du hangar en causant plusieurs accidents mineurs puis traversa soixante-dix voies de circulation pour remonter au centre de la cheminée. Tous les véhicules arboraient le noir de la GAG, avec trois gicleurs de propulsion brûlant à l’arrière et un canon dépassant d’une petite tourelle sur leur toit.

Un Jedi humain parvenait sans peine à retenir sa respiration pendant quatre ou cinq minutes sous l’eau sans trop d’efforts... mais alors que Jaina tentait d’accomplir la même chose dans l’air, son corps se mit à se rebeller au bout d’une minute, à exiger ce qu’il sentait disponible tout autour de lui.

Jaina tendit le cou et regarda derrière son épaule, en direction de la verrière du toit, et vit des vaisseaux de transport sécurisés qui tombaient de toutes les directions dans l’œil du Bouchon. Bloquée. Nulle part où aller... Alors elle continua à descendre.

Sa tête commença à tourner, mais pas à cause du manque d’oxygène. Trop tôt pour cela. Il s’agissait sans doute de gaz étourdissant ; un produit sournois. Il était inutile d’en avaler, il suffisait qu’il en rentre un peu dans le nez. Il était alors absorbé par les conduits nasaux.

Vision obscurcie sur les bords. Jaina tira le sabre laser de sa ceinture et colla le bout d’où sortait la lame contre l’écoutille sur le côté. Elle appuya avec son pouce sur le bouton, puis l’alluma et l’éteignit. Une odeur acre de métal fondu puis un sifflement aigu. De l’air s’engouffra.

Cela ne servit à rien. Les ténèbres se rapprochaient encore, elle perdait le combat pour retenir sa respiration.

Jaina ne voit plus que le vaisseau de transport sécurisé qui devient une tâche brillante. Entrée du RapiTube.

Mâchoire qui tombe... je pars... je pars... Me servir de la Force. Maman encore éveillée, inquiète, pas effrayée... Partie.

Le noir.

Retour sur le sifflement strident de l’air qui s’engouffre, éclairs brillants tout autour. Étourdie, mais retour rapide à la normale. Du bon air dans les poumons, quelque chose de chaud et à l’odeur synthétique serré contre sa bouche et son nez.

Des détonations résonnant à travers le médifourgon, envoyant Jaina contre ses sangles de protection... pas juste des détonations. De la force centrifuge. Deux mains devant elle, pas les siennes, tirant le gouvernail d’un côté et de l’autre, de haut en bas.

Les mains étaient celles d’une femme qu’elle ne connaissait pas, vêtue d’une robe de Jedi brune. Le bas de son visage était caché par un masque à gaz, mais au-dessus elle portait les longues oreilles pointues et les sourcils remontant vers le haut d’une femme Codru-Ji ; mais ces yeux étaient étranges. Ils étaient trop grands et ronds, et d’un marron foncé que Jaina reconnut : la même couleur que ceux de sa mère.

Puis elle se rappela que sa mère était déguisée en Codru-Ji sur la Place des Monuments. Tout lui revint alors : la capture de Ben et leur poursuite dans le Gros Bouchon pour tenter de rattraper le vaisseau de transport sécurisé avant qu’il disparaisse dans le...

... grand disque blanc au-dessus, entouré par une flèche tournante de lumière bleue. Le RapiTube de la Cité Galactique. Leia suivait toujours Ben.

Quelque chose troublait Jaina.

Leia partit à gauche au lieu d’aller à droite et un bruit assourdissant s’éleva dans le compartiment des patients. Le médifourgon partit en tête-à-queue, l’arrière menaçant de dépasser l’avant, puis il se mit à tomber vers les voies de circulation encombrées en dessous. Jaina aperçut le bas de caisse surmonté d’une bulle d’une voiture munie d’un canon qui tirait des éclairs d’énergie colorés vers eux, puis elle se rappela le problème qu’impliquait la poursuite de Ben dans le RapiTube.

Tahiri.

Une rafale tirée par les canons frappa la porte côté pilote avec un bruit métallique et en faisant grésiller la coque. Les tireurs de la GAG étaient bons ; presque assez bons pour qu’on croie qu’ils tentaient vraiment de descendre les Jedi. Mais, à une distance aussi courte, le médifourgon était une cible facile et Jaina avait tiré avec assez de canons à blaster pour savoir que même des tireurs moyens pourraient le réduire à l’état d’épave flottante en quelques secondes. Puisqu’il n’était plus question de rattraper le vaisseau de transport sécurisé à l’extérieur du RapiTube, Tahiri et ses acolytes de la GAG étaient revenus à leur plan originel et tentaient de bloquer les renforts de Ben dans un environnement soigneusement contrôlé dépourvu d’échappatoire.

Leia reprit la maîtrise du médifourgon une dizaine de mètres au-dessus de la voie de circulation la plus proche, puis elle releva l’avant vers la bouche d’entrée du RapiTube formée par un cercle d’un blanc lumineux.

— Maman, attends ! dit Jaina en prenant le manche, mais sans tenter de changer de trajectoire tant que sa mère le tenait. Il ne faut pas aller là-dedans !

Leia ne lui céda pas les commandes.

— Qwa ? (Sa voix était si étouffée par le masque à gaz qu’il était difficile de comprendre le moindre mot.) Il le faut ! Beb est là-bas !

— Avec quelques centaines de soldats de la GAG, je parie. (Jaina tira doucement sur le manche et sa mère lui laissa les commandes à contrecœur.) C’est un piège, ça te revient ?

— Et alors ? répondit Leia. Il faut tout de même essayer.

— Non.

Jaina se mit à aller de gauche à droit comme si elle pilotait une Aile-W, tout en continuant plus ou moins dans la direction du RapiTube mais en gardant un œil sur les voies de circulation en dessous, à la recherche d’une petite ouverture.

— Tahiri l’avait prévu, reprit-elle. Elle avait piégé ce médifourgon et attendait.

Leia regarda le RapiTube et fronça les sourcils.

— Tu crois qu’elle savait que Ben allait venir.

— Je crois qu’elle savait depuis longtemps que Shevu  espionnait pour Ben, dit Jaina. Et je crois qu’elle a suivi Shevu en attendant de capturer Ben et ses renforts.

Leia s’effondra dans son siège sans quitter des yeux l’éclat, qui grossissait rapidement, du RapiTube.

— Comment ? demanda-t-elle. Personne n’était au courant pour Shevu, à part une poignée de Maîtres. Qui nous trahirait ?

Jaina continuait de regarder les voies de circulation en dessous.

— Bonne question.

Elle repensa au gazon balayé par les vents près du mémorial de Fenn Shysa sur Mandalore et se rappela une conversation avec Fett, conversation dans laquelle elle lui avait imprudemment parlé de l’enregistrement que Shevu avait fait de la confession de Jacen au cours de laquelle il avouait avoir tué Mara. Fett n’avait jamais manqué à sa parole et il avait dit qu’il savait garder un secret. Mais le fait de savoir garder un secret n’était pas vraiment une promesse de le faire.

— Nous le découvrirons lorsque nous rentrerons à la base, reprit Jaina.

Leia la regarda les larmes aux yeux.

— Alors tu vas abandonner Ben.

— Nous ne pourrons pas le récupérer, maman, dit Jaina en découvrant l’ouverture qu’elle cherchait et en alignant le médifourgon sur un itinéraire d’interception. Pas tout de suite. Il est temps de sauver les meubles et de passer à autre chose.

Encore une leçon que Jaina avait apprise de Fett – ne pas faire des paris impossibles à gagner – et pour laquelle elle le détestait. Après tout, ce n’était pas ainsi qu’agissaient les Solo.

Le trou dans la circulation disparut sous le coin avant du côté passager du médifourgon. Jaina fit plonger le véhicule et coupa les répulseurs, puis elles tombèrent dans l’ouverture comme une étoile filante.

Les tirs de canons cessèrent presque aussitôt, et un ruban de lumière courbe apparu au-dessus et enfla rapidement tandis que le médifourgon tombait vers la prochaine voie de circulation. Jaina réenclencha les répulseurs et se plaça dans une voie pour se fondre dans un courant infini de véhicules qui descendaient dans les ténèbres de la ville basse de Coruscant.

Si Leia remarqua qu’elles avaient échappé à leurs poursuivants, elle n’en fit pas mention. Elle se contenta de s’effondrer dans son siège et de regarder l’obscurité grandissante.

— Je crois que je ne serai pas capable de le faire, dit-elle en secouant la tête. Comment dire à Luke que nous avons perdu son fils ?